Le 14 mars 2024, aux premières heures du jour, une Mercedes circule sur un tronçon de l’autoroute reliant Rabat à Tanger, au niveau de la province de Larache. La circulation est fluide, le silence à peine troublé par le vrombissement du moteur. Soudain, l’irréparable survient. Un chien errant surgit sur la voie rapide et l’impact est inévitable. L’animal est fauché et le véhicule, fortement endommagé, s’immobilise après un choc violent. Si ce type d’accident peut sembler relever du fait divers, c’est pourtant à partir de ce moment précis qu’une affaire d’une portée juridique et symbolique considérable va éclore.
Ce que le Maroc ignorait encore, c’est que ce chien errant allait provoquer un séisme dans la manière dont la sécurité des infrastructures est pensée, assumée et juridiquement encadrée. Car l’accident, bien qu’impliquant un animal, n’a pas été traité comme un malheureux hasard. Il a été lu, analysé et jugé comme la conséquence d’un manquement structurel, d’une défaillance organisationnelle, et surtout d’une responsabilité directe d’un acteur public majeur : l’Autoroutes du Maroc.
Le combat d’un citoyen contre une institution
Face à la gravité des dégâts, et considérant que l’accident n’aurait jamais dû se produire si les infrastructures étaient correctement sécurisées, le frère du conducteur propriétaire du véhicule engage une procédure judiciaire inédite. Dans sa plainte adressée au tribunal administratif de Tanger, il affirme que l’ADM a failli à sa mission de sécurisation du réseau autoroutier, en n’ayant pas installé de clôtures efficaces ou mis en place un système de surveillance suffisant pour empêcher l’intrusion d’animaux errants.
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est le courage de la démarche. En attaquant l’ADM, ce citoyen ne s’en prend pas à une administration quelconque, mais à un pilier de l’aménagement du territoire marocain, un acteur public au capital symbolique aussi fort que ses responsabilités sont vastes. L’ADM, créée en 1989 est chargée de la conception, de la construction, de l’exploitation et de l’entretien de près de 1 800 km d’autoroutes. Elle est censée être le garant de la fluidité, mais aussi de la sécurité du réseau.
Un jugement sans précédent : la responsabilité reconnue
Le 19 mars 2024, dans un verdict historique, la première chambre du tribunal administratif de Tanger condamne l’ADM à verser une indemnisation de 40 380 dirhams au plaignant, en plus des frais de justice. Si le montant ne couvre pas l’intégralité de la facture de réparation (54 729 dirhams), l’essentiel est ailleurs : la justice a établi un lien de causalité direct entre un défaut d’infrastructure et les conséquences matérielles subies par un usager. En d’autres termes, ce n’est pas le conducteur qui est jugé responsable, mais bien l’opérateur autoroutier, dont la mission de prévention des risques n’a pas été remplie.
La juridiction parle de manquement manifeste aux conditions de sécurité. Ce langage est fort. Il indique une faute structurelle et non un simple dysfonctionnement ponctuel. Cela pourrait faire jurisprudence, et ouvrir la voie à une série de plaintes similaires.
Au-delà du procès : un révélateur de failles systémiques
Ce jugement met en lumière un problème plus profond : celui des zones grises dans la sécurisation des autoroutes marocaines. Si certaines sections sont impeccablement protégées, d’autres, plus rurales ou moins fréquentées, présentent des lacunes criantes. Clôtures déchirées, surveillance inconstante, absence de détecteurs de présence ou de vidéosurveillance : les failles sont nombreuses et l’intrusion d’animaux, loin d’être un phénomène isolé, est une réalité documentée par de nombreux automobilistes.
Le jugement vient donc questionner une logique dominante jusqu’ici : celle de la responsabilité individuelle exclusive en cas d’accident. Ici, la justice reconnaît que l’État ou ses délégataires peuvent aussi être fautifs, et que les citoyens ont le droit de les tenir responsables.
Implications juridiques : une nouvelle ère du contentieux routier
D’un point de vue juridique, cette affaire est capitale. Elle élargit la notion de responsabilité administrative pour faute de service, en y intégrant non seulement les dysfonctionnements humains, mais également les défauts d’entretien et de sécurisation d’un espace public ou semi-public. La portée est immense. À l’avenir, tout accident impliquant un obstacle, une faille dans l’infrastructure, ou une négligence d’entretien pourra potentiellement faire l’objet d’un recours contre les gestionnaires.
Les avocats spécialisés en droit administratif y voient déjà une évolution de la jurisprudence, à rapprocher d’autres grandes affaires internationales où les gestionnaires d’autoroutes ont été condamnés pour des défauts de maintenance, des glissements de terrain non anticipés ou des nids-de-poule dangereux.
Et maintenant ? un devoir d’action pour l’ADM
L’ADM, bien que discrète sur cette affaire, ne pourra se contenter d’une approche défensive. Ce jugement impose une réforme. Cela signifie renforcer le maillage de surveillance, développer des systèmes d’alerte intelligents (capteurs thermiques, radars de détection d’animaux), collaborer avec les autorités locales pour le ramassage des animaux errants, et instaurer une politique de maintenance régulière et publique.
Plus encore, cela implique un changement de paradigme dans la gestion du risque autoroutier : la sécurité ne peut plus être pensée comme une suite de protocoles à cocher, mais comme une responsabilité vivante, adaptative et transparente. Les citoyens, désormais mieux informés de leurs droits, ne toléreront plus les carences.
Un chien errant devenu symbole d’un réveil collectif
Ce qui aurait pu n’être qu’un accident banal est devenu un symbole puissant : celui d’un citoyen qui, par sa ténacité, a mis en lumière les failles d’un système. Par ce jugement, la justice marocaine envoie un message clair : aucun opérateur, même public, n’est au-dessus des obligations de sécurité. Et chaque victime d’un accident dû à une négligence peut et doit obtenir réparation.
Plus qu’une simple indemnisation, c’est la redéfinition d’un contrat social qui se joue ici. Celui qui lie les usagers aux institutions censées les protéger. Et cette fois, la voix du citoyen a été entendue.
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